II. Algérie-France : toujours la schizophrénie

Dans un premier article, Denis Bauchard, ancien diplomate, spécialiste du Moyen-Orient, a analysé la situation intérieure algérienne et les perspectives de la succession d’Abdelaziz Bouteflika, qui a fait sa première sortie publique depuis un an, le mardi 5 juillet, à l’occasion de la fête de l’indépendance. Dans un deuxième article, Denis Bauchard revient sur les relations entre l’Algérie et la France, toujours marquées par la schizophrénie.

Plus de cinquante ans après l’indépendance, la page n’est toujours pas tournée. La relation avec la France demeure schizophrène. Une grande partie de la classe dirigeante, de la nouvelle bourgeoisie et de l’intelligentsia, lit quotidiennement les journaux français, regarde les chaînes de télévision françaises, se fait soigner dans les hôpitaux parisiens, possède un appartement en France, envoie ses enfants faire leurs études en France. Un de mes interlocuteurs m’a affirmé qu’en fait un tiers ( ?) de la population française était d’origine algérienne si on ajoute à la communauté des immigrés – qu’il chiffrait à 5 millions ! – les pieds noirs et les membres de la communauté juive rapatriés lors de l’indépendance. La principale revendication des responsables algériens est de réclamer un assouplissement de la délivrance des visas.
Dans le même temps, le procès de la France est fait au quotidien : les déclarations des responsables politiques français ou de l’ambassadeur de France en Algérie, mais aussi leur silence, leurs déplacements, les personnes qu’ils rencontrent, sont suivis et commentés le plus souvent sans bienveillance, évoquant les violences passées du colonialisme français et les ingérences présentes. La tentative faite conjointement par les présidents Chirac et Bouteflika, de conclure un traité de réconciliation sur le modèle allemand, a tourné court.

De l’amélioration …...

Après une période difficile avec la France du président Sarkozy, le président Hollande, qui connait bien l’Algérie, a souhaité reprendre les relations sur de nouvelles bases. Dès 2012, la Déclaration d’Alger sur l’amitié et la coopération est signée par les deux chefs d’Etat. Elle énonce les grands principes sur lesquels se fondent dorénavant les relations entre les deux pays. Laurent Fabius a trouvé en la personne de son homologue algérien, Ramtane Lamamra, un interlocuteur ouvert, pragmatique et de qualité. Un dispositif de comités a été mis en place : un Comité Intergouvernemental de Haut Niveau (CIHN) et un Comité mixte économique franco-algérien (COMEFA) sont créés ; des groupes de travail fonctionnent sur tous les sujets. Jean-Louis Bianco est nommé représentant spécial pour les relations avec l’Algérie, dont la mission est de régler les irritants. De multiples déplacements ont eu lieu, dans les deux sens, de premiers ministres, ministres et experts.
Une véritable coopération stratégique est mise en place lors de l’opération Serval au Mali tandis que l’Algérie jouait un rôle actif de médiation dans les négociations inter maliennes qui devaient déboucher sur la signature d’un accord de paix le 20 juin 2015 à Bamako. Une concertation se développe sur la situation en Libye, sur laquelle les deux pays partagent les mêmes préoccupations, avec une coopération entre les polices et les services de renseignements. Le nombre de visas délivrés par la France a augmenté substantiellement tandis que l’accord sur la mobilité des étudiants, chercheurs et hommes d’affaires était relancé. Les échanges commerciaux progressent de façon rapide. L’enseignement du français reçoit un nouvel élan avec l’appui de la nouvelle ministre de l’enseignement, Mme Benghebrit. Des gestes appréciés sont faits au titre de la mémoire, notamment la présence d’un détachement de l’armée algérienne au défilé du 14 juillet 2014
Cependant, une coïncidence d’évènements extérieurs et d’incidents a terni ce climat favorable.

…. aux crispations

La relance de la question du Sahara occidental, à la suite des déclarations maladroites du Secrétaire général, Ban Ki-Moon, lors de sa visite en mars dernier au Maroc, utilisant le mot « occupation » pour décrire la situation actuelle, a conduit les autorités françaises à travailler à l’apaisement de ce dossier sensible, tout en rappelant sa position. Au sein du Conseil de Sécurité, la France a été le seul membre à défendre le point de vue du Maroc, après l’expulsion des cadres de la Minurso. La publication par Le Monde des Panama papers, mettant en cause personnellement le président Bouteflika, a provoqué une vive réaction des autorités algériennes qui ont décidé de poursuivre le journal. Pour beaucoup d’Algériens, ces allégations n’ont pu être divulguées qu’avec un feu vert du gouvernement français.
Le voyage du premier ministre Valls, accompagné de dix ministres en avril, s’est déroulé dans un climat difficile et n’a pu déboucher sur certains dossiers, notamment celui de l’implantation de PSA en Algérie. Enfin le tweet diffusé par Matignon au retour de ce voyage, accompagné de la photo de l’entrevue de Manuel Valls avec le président Bouteflika, a suscité de la part des médias comme des autorités une vive réaction. Cette photo qui montre effectivement un président très diminué physiquement a été jugée délibérément humiliante même si la photo de l’AFP avait été prise en plein accord avec le protocole algérien et qu’un cliché comparable avait été diffusé lors de la visite de M. Lavrov quelques semaines auparavant. Depuis lors, aucune occasion n’est manquée pour dénoncer, en particulier dans la presse officielle, les ingérences de la France et de son ambassadeur dans la politique intérieure de l’Algérie.

Un procès permanent

Ce déroulement d’incidents successifs montre bien qu’il faut peu de choses pour ouvrir de nouveau le procès contre la France, l’ancien colonisateur, qui n’a jamais été terminé. Comme me l’a exprimé un de mes interlocuteurs, l’histoire de l’Algérie ne s’est pas construite par une « sédimentation successive », mais par une succession de ruptures tragiques que sont la prise d’Alger en 1830 par la France, la Guerre d’indépendance et la décennie noire. Dans chaque cas, la France est jugée responsable de ces évènements tragiques.
La visite du musée du Moudjahid qui se trouve sous le Mémorial des martyrs est à cet égard très éclairante : l’indépendance est présentée comme une victoire militaire du peuple en marche contre la puissance coloniale qui a occupé indûment l’Algérie pendant 132 ans et s’est rendue coupable de toutes les violences abondamment décrites et mises en image. Une salle de torture avec mannequins ensanglantés est ainsi reconstituée avec beaucoup de réalisme. L’Organisation nationale des moudjahidine comme l’armée cultivent ce passé avec vigilance.
Chaque semaine, la 3éme chaîne francophone de la radio publique diffuse une émission « Histoire et mémoire » avec l’interview d’un ancien moudjahid qui témoigne personnellement de son expérience de la guerre et des violences qu’il a subies. Cette Organisation, et les manuels scolaires comme les nombreux témoignages de cette époque publiés par les éditeurs algériens, entretiennent le culte des « martyrs » . Chaque ville, chaque village a son monument aux morts où les noms des martyrs sont tous énumérés.
L’Armée nationale populaire, née de la guerre d’indépendance, continue d’être formée dans un climat de ressentiment et de méfiance à l’égard de l’ancienne puissance coloniale. Ayant développé dans le passé une étroite coopération avec l’URSS, elle continue d’être équipée essentiellement par la Russie avec laquelle les relations restent très étroites. La citation d’un chroniqueur du journal Le Soir, qui a commenté de façon régulière la relation franco-algérienne, résume cet état d’esprit des anciens combattants comme de l’armée : « le peuple algérien, entreprenant, fier et ombrageux, a subi une colonisation violente et destructrice avant de reconquérir de haute lutte son indépendance » .
L’attitude de la France pendant la décennie noire est également souvent dénoncée. Notre politique a été jugée complaisante à l’égard des terroristes. Les critiques, pourtant feutrées du président Mitterrand lors de l’interruption du processus électoral début 1991, comme les déclarations d’Alain Juppé en 1993 - « le statu quo n’est pas tenable » - ne manquent pas d’être rappelées. « La France nous a abandonnés pendant cette époque tragique », est une réflexion que l’on entend souvent.
Pour beaucoup, la France aurait joué un rôle important dans l’arrivée au pouvoir de Bouteflika en 1999. De même la visite officielle du président Chirac en 2003 et plus récemment celle du président Hollande en 2012 ont été perçues par une partie de l’opinion publique comme un « adoubement » par la France, qui aurait notamment favorisé l’obtention d’un quatrième mandat à un président malade. Le fait que le gouvernement algérien ait renoncé à exiger le « devoir de repentance », est mis au compte d’une complaisance à l’égard de la France.
Ce procès qui se déroule au présent, est particulièrement sévère dans les milieux conservateurs islamistes. Le quotidien Echourouk, proche de ces milieux, n’hésitait pas à écrire récemment : « La haine des Français contre l’Islam reflète leur haine contre l’Algérie ». Il en résulte que les partisans d’un maintien voire d’un renforcement des liens avec la France hésitent le plus souvent à exprimer leur sympathie à notre égard. Outre les éléments structurels de crispations, plusieurs sujets spécifiques alimentent ce procès. Notre position sur le Sahara occidental, jugée favorable au Maroc, est souvent rappelée.
La théorie du complot est perceptible chez de nombreux interlocuteurs, complot contre le monde arabe en général et l’Algérie en particulier. Le reproche d’ingérence est quotidien et les menées du « parti de la France » régulièrement dénoncées. J’ai été ainsi interpellé : « Pourquoi l’objectif de la France est d’affaiblir l’Algérie ? », alors qu’à l‘évidence, pour sa propre sécurité, la France a besoin d’une Algérie stable et prospère. Une journaliste connue et appréciée et plutôt francophile, appelait encore récemment, dans un article bien documenté sur les luttes de pouvoir interne, la classe politique à prendre conscience « des conspirations qui dépassent nos frontières puisqu’elles se font avec l’aide des puissances étrangères, notamment la France et les Etats-Unis, qui se disputent aussi le pays pour préserver leurs intérêts, souvent aux dépens de ceux de l’Algérie ». La plupart des propos que j’ai entendus vont tous dans ce sens. Cette dénonciation des ingérences françaises n’ira qu’en s’accentuant pendant cette période sensible de transition.
Mais ces ressentiments devraient logiquement s’apaiser avec les nouvelles générations, celles qui n’ont pas connu directement la guerre d’indépendance. Si le narratif officiel du passé est ancré dans les esprits, il n’empêche pas au niveau individuel des relations cordiales et une attirance évidente pour la France. La rhétorique langue de bois sur la France « colonialiste » ou « néo colonialiste » ne fait pas obstacle à des relations personnelles chaleureuses.

Trois défis

L’Algérie doit faire face aujourd’hui à trois défis : économique avec la chute des prix du pétrole, politique avec la « guerre de succession » feutrée mais violente en cours ; sécuritaire avec une menace intérieure en recul mais qui peut être relancée par le chaos libyen. Malgré les menaces qui pèsent sur son économie et sa sécurité et le mécontentement d’une large partie de la population, il est probable qu’elle surmontera ces difficultés sans incident majeur. Le régime, malgré des tensions internes fortes, perdurera, même avec une certaine relève des élites civiles et militaires.
Si la nécessité de réformes profondes est ressentie comme indispensable par beaucoup d’Algériens, il n’est pas sûr qu’elles soient entreprises par le nouveau pouvoir qui n’aura pas à sa tête un homme ayant un charisme et une autorité suffisante pour les entreprendre.
S’agissant de la relation avec la France, on peut craindre un certain gel pendant cette période de transition qui verra apparaître en Algérie comme en France une nouvelle équipe dirigeante. Cette relation restera à la fois nécessaire mais difficile, même si beaucoup pensent qu’il faut tourner la page. Dans ce domaine comme dans d’autres, il faut sans doute donner du temps au temps, seul capable de panser les plaies d’un passé mal éteint.