Redécouvrir le Maghreb

Pour les Français, le Maghreb est comme un voisin si familier qu’on ne le regarde plus vraiment, sauf à dénoncer ses défauts. Cette attitude semble d’autant plus déraisonnable qu’historiquement, humainement et économiquement ces pays sont aussi proches, voire davantage que certains pays européens. Plus de cinquante ans après les indépendances, nous avons tendance à considérer le Maghreb à partir d’idées toutes faites. Or la population du Maroc, de trente-cinq millions d’habitants en 2017, passera à quarante millions en 2050, celle de la Tunisie de onze millions et demi à quinze millions et celle de l’Algérie de quarante-deux à soixante- cinq millions.

Ahmed Al Mansi, Yassine Kasmi, Christian Vicens, Abdel Krim Srhiri et Nadia Benabbas
Si loin si proche le Maghreb, exposition dans la ville de Lormont, automne 2017

Nous voyons dans le Maghreb une zone où nos intérêts demeurent nécessairement privilégiés alors que s’y affirme la concurrence des Etats-Unis, de la Chine, de certains pays européens, et que s’y exerce l’influence agissante des pays du Golfe. Au reste, leurs économies, restant largement tributaires des importations traditionnelles, n’ont guère changé depuis un demi-siècle. Les pays d’Asie, qui étaient alors au même niveau économique, se sont portés, eux, à l’avant-garde du progrès. Ils ont développé la recherche et l’innovation. Ils fabriquent et exportent des produits très évolués, devenant ainsi parmi les pays les plus dynamiques au monde.

Le Maroc, l’Algérie et la Tunisie continuent néanmoins de présenter une importance majeure pour la France. Aux intérêts multiformes qu’ils présentent pour elle, s’ajoute l’existence de plusieurs millions de citoyens français originaires de ces pays et ayant souvent la double nationalité. Il y a en outre en commun les problèmes migratoires et la menace terroriste.

Quelles que puissent être les grandes déclarations faites de temps à autre à ce propos, il n’existe pas de Maghreb uni. Les pays en sont largement différents et de surcroît leurs relations sont souvent difficiles, en particulier entre le Maroc et l’Algérie à propos du Sahara ex espagnol.

Le Maroc : incertitudes

Le roi du Maroc a su faire face habilement aux premiers signes d’agitation née du Printemps arabe en évitant tout débordement des forces de l’ordre et en faisant adopter une réforme de la constitution comportant un élargissement des pouvoirs du premier ministre. Il a en même temps engagé une politique réformatrice, prônant un Islam de tolérance et de dialogue dans une société encore conservatrice. Le PJD, de sensibilité islamiste, a remporté les élections de 2011. Mais en 2016, un gouvernement de coalition a suivi. A présent, le premier ministre, El Othmani est un proche du Roi. Chaque ministre est doublé d’un conseiller du Makhzen et les domaines les plus sensibles restent traités par le Roi et son entourage. La monarchie marocaine est donc loin d’être une monarchie constitutionnelle. L’ordre règne, et la menace terroriste est contenue. Cependant mille cinq cents Marocains environ ont rejoint Daesh ou Al-Qaïda. La surveillance des médias a été renforcée et des journalistes ont été arrêtés.

La politique de développement économique est surtout financée par des investissements étrangers et l’aide internationale, notamment celle de la France. Elle se caractérise par la mise en place d’infrastructures de transport et par l’amorce d’une industrialisation dans l’automobile et l’aéronautique. Mais l’économie reste dépendante de l’agriculture. Compte tenu, il est vrai, du développement démographique, le PIB par habitant diminue et les inégalités s’accroissent. Un tiers de la population est analphabète. D’autre part les tensions entre Arabes et Berbères conduisent à des affrontements souvent violents dans le Rif et au Sud.

A cette fragilité générale s’ajoutent les absences fréquentes du roi et ses nombreux voyages à l’étranger. Largement tourné vers l’Afrique, le Maroc mène une politique habile réintégrant récemment l’UEA sans faire de concession sur le Sahara et adhérant au CEDEAO.

Par-delà des péripéties, comme les poursuites engagées par un juge français contre le chef des services de renseignements marocain, la relation entre la France et le Maroc est bonne et la présence française reste forte dans tous les domaines. La France est le premier investisseur étranger et le deuxième partenaire commercial. Il y a sept cent cinquante entreprises françaises au Maroc, avec cent vingt mille emplois. Le Maroc est le premier bénéficiaire de l’Agence Française pour le Développement. Les deux tiers des élèves des lycées français sont marocains et trente cinq mille étudiants font leurs études en France. Il y a d’autre part une collaboration étroite dans les domaines militaire et de sécurité.

L’Algérie : un pays toujours en transition

Le régime politique reste caractérisé depuis l’indépendance par l’emprise de l’armée et des services de renseignements –malgré les efforts du président Bouteflika pour s’affranchir de cette tutelle-. La situation aujourd’hui s’apparente à ce qu’un de nos anciens ambassadeurs a appelé « une momification du pouvoir ». Le président Bouteflika est très affaibli physiquement. On évoque pour lui la perspective d’un cinquième mandat. Mais les luttes pour la succession se poursuivent et s’aggravent entre le clan de Tlemcen, mené par le frère du président, et le clan de l’Est. L’armée pour sa part n’a pas encore pris parti. Des purges ont été faites récemment dans la police et dans l’armée pour corruption et abus de pouvoir.

Le souvenir de la guerre civile des années 90, avec ses deux cent mille morts, explique la faible mobilisation au moment du Printemps arabe, d’autant que le gouvernement a acheté la paix sociale par des mesures cosmétiques. La politique de réconciliation promue par le président a conduit une islamisation de la société et à la création sous surveillance de partis islamistes. L’ordre règne sur une grande partie du territoire, cependant il y a des séquelles de terrorisme dans les massifs montagneux du Nord et du Sahara. Par ailleurs, des contestations d’ordre social et d’inspiration islamique s’élèvent ici ou là.

Avec l’agriculture de la Mitidja et ses ressources minières et en hydrocarbures, l’Algérie devrait être un pays riche. Mais elle a souffert pendant longtemps d’un modèle dit socialiste de développement. Si ce dernier a laissé sa place à l’initiative privée, celle-ci est soumise à un contrôle de l’Etat et à une bureaucratie pesante. L’agriculture est totalement sinistrée. Après plusieurs décennies d’une industrialisation fondée sur quelques grands projets industriels peu générateurs d’emplois, une nouvelle forme de développement s’esquisse à travers des PME dynamiques. Mais l’Algérie reste fortement dépendante des hydrocarbures (60 % des ressources budgétaires et 95 % des ressources en devises). L’économie informelle est devenue considérable et représente de l’ordre de 50 % du PIB.

Les relations entre la France et l’Algérie tiennent à la fois de la paranoïa et de la schizophrénie. Les Algériens ont toujours le sentiment que la France veut s’immiscer dans leurs affaires intérieures. Mais la population reste attentive à la France et suit sur nos chaines de télévision tout ce qui la concerne. Beaucoup d’Algériens souhaitent se rendre facilement en France et y faire étudier leurs enfants. Sous des formes diverses, les Présidents Chirac, Sarkozy et Hollande ont dénoncé les excès de la colonisation. Le Président Macron, alors candidat, est allé jusqu’à parler de « crimes contre l’humanité ».

La Tunisie : démocratie et fragilité

La Tunisie est le seul exemple réussi des révoltes arabes. Après l’échec de deux gouvernements, dirigés par le parti islamiste Ennahdha, une nouvelle constitution a été approuvée et des institutions démocratiques ont été mises en place. Des élections législatives ont eu lieu dans la plus grande transparence et un gouvernement de coalition a été constitué avec Ennahdha. La liberté d’expression est totale et il n’y a pas de prisonniers politiques. La société civile, très importante en Tunisie, a joué un rôle important dans cette évolution.

Mais la situation est à présent fragile. De fortes tensions, au sein du principal parti laïc, Nidaa Tounes, ont conduit à sa scission. Le fils du Président Caïd Essebsi cherche à prendre le contrôle du parti et à préparer une succession dynastique. Il est en conflit avec le premier ministre. Ennahdha pourrait mettre à profit cette situation. Il a déjà remporté les élections municipales. L’annonce par le président de grandes réformes sociales a provoqué la crispation des milieux conservateurs. L’élection présidentielle de 2019 aura lieu sans le président, âgé de 91 ans. La menace terroriste reste présente après les attentats de 2015. Plus de cinq mille Tunisiens sont allés en Libye et en Syrie rejoindre l’Etat islamique. Le groupe salafiste Ansar Achariaâ conserve une action souterraine après avoir fait allégeance à Al-Qaïda, puis à l’Etat islamique.

Malgré un redressement dans le textile et le tourisme, l’économie tunisienne n’a pas retrouvé le niveau antérieur à 2011. Les investissements tunisiens et étrangers restent dans l’expectative. Il y a des mouvements sociaux. Les écarts entre la côte, l’intérieur et le Sud aggravent les tensions. Beaucoup de Tunisiens, en particulier appartenant aux élites, quittent le pays.

Après la période de soutien français prolongé à Ben Ali, les relations entre la France et la Tunisie sont redevenues bonnes. Les entreprises françaises ont été incitées à demeurer en Tunisie. Celle-ci bénéficie d’importants concours de l’Agence Française de Développement et nous appuyons les démarches de Tunis auprès des organisations internationales.

Une politique maghrébine

Une politique dans les pays du Maghreb doit être différenciée. Mais elle doit comporter un certain nombre de recommandations communes :

• maintenir des relations équilibrées entre les trois pays, sans paraître en privilégier aucun ;
• éviter tout ce qui pourrait être interprété comme une ingérence dans leurs affaires intérieures ;
• consolider la présence économique française et privilégier davantage que par le passé les PME génératrices d’emplois ;
• se concerter avec les pays du Maghreb pour une meilleure maîtrise des filières migratoires ;
• mieux connaître les structures et les évolutions maghrébines, pour lesquelles il y a de moins en moins d’experts en France ;
• multiplier et diversifier les relations entre les sociétés civiles, en particulier par les universités et les professions libérales ;
• favoriser la coopération décentralisée entre les régions et les grandes villes ;
• relancer une coopération culturelle qui devrait être un point fort dans nos relations : enseignement du français, délivrance de bourses, accueil d’étudiants, ainsi que l’audiovisuel ;
• renforcer le mécanisme 5+5 dont le Maroc, l’Algérie et la Tunisie sont les membres les plus actifs.

Il serait utile de mettre en place un comité interministériel qui, conduit par le Quai d’Orsay, piloterait et coordonnerait les actions françaises au Maghreb. Ce comité pourrait s’appuyer sur une sorte de plan stratégique qui, partant d’un état des lieux établi par pays et par secteur et d’une synthèse d’évolutions possibles de chaque secteur, définirait des actions concrètes à mener pour conserver ou acquérir des positions fortes sur un certain nombre de points choisis.

Mais rien ne pourrait être fait qui vaille si l’on ne prend pas en considération le fait qu’après des décennies d’immobilisme, les sociétés maghrébines commencent à bouger sous l’effet de deux mouvements différents : d’une part une contestation sociale, exploitée par l’islamisme, d’autre part une plus grande ouverture au monde extérieur et l’aspiration à davantage de liberté en particulier chez les plus jeunes.

L’entassement dans les villes, des espaces ruraux restés très en retard, l’exode rural, ne sont pas choses nouvelles. Mais aujourd’hui, le mécontentement s’exprime, notamment par les réseaux sociaux, il y a ici et là des micro-manifestations en Algérie. Plus généralement, on assiste à l’éveil d’une « sous-culture » contestataire. L’influence islamique se répand à partir des régions proches. Le groupe salafiste armé Ansar Eddine, venant du Mali, s’installe en Tunisie et commence à y recruter.

Les sociétés avaient été longuement soumises et enclavées. Ce n’est plus vrai aujourd’hui. Il y a le rôle des réseaux sociaux, mais également des manifestations dans des quartiers et dans des petites villes. L’économie informelle se développe rapidement. De plus en plus de personnes commencent à circuler entre les trois pays du Maghreb. Les plus jeunes aspirent à ce qu’une place accrue soit reconnue à l’individu. Une autre société émerge.

L’avenir dépendra largement de l’équilibre qui pourra s’établir ou non entre des pouvoirs qui entendront rester forts et des sociétés s’émancipant d’une façon ou d’une autre.

Membres du Club des Vingt : Hervé de CHARETTE, Roland DUMAS, (anciens ministres des affaires étrangères), Bertrand DUFOURCQ, Francis GUTMANN, président du Club, Gabriel ROBIN (ambassadeurs de France), Général Henri BENTEGEAT, Bertrand BADIE (Professeur des Universités), Denis BAUCHARD, Claude BLANCHEMAISON, Hervé BOURGES, Rony BRAUMAN, Jean-François COLOSIMO, Jean-Claude COUSSERAN, Dominique DAVID, Régis DEBRAY, Anne GAZEAU-SECRET, Jean-Louis GERGORIN, Renaud GIRARD, Bernard MIYET, François NICOULLAUD, Marc PERRIN de BRICHAMBAUT, Jean-Michel SEVERINO. Pierre-Jean VANDOORNE (secrétaire général).

Club des Vingt. Siège social : 38 rue Clef, 75005 Paris. Adresse e-mail : contact@leclubdes20.fr
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