Iran, Syrie, Liban : Israël s’invite dans le débat

Des hélicoptères israéliens, survolant la partie syrienne du Golan, ont détruit dimanche 18 janvier un convoi de trois véhicules tout-terrain dans lesquels se trouvaient six éléments des Pasdarans iraniens (Gardiens de la révolution), dont un général, et cinq membres du Hezbollah libanais, dont un commandant ainsi que le fils d’Imad Moghniyé, ancien chef militaire du parti assassiné par les Israéliens en février 2008 à Damas. Il n’y a eu aucun survivant.

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Sculptures par Yoop de Yons (Kibbutz Merom Golan, Israel)

Les Israéliens ont de toute évidence été très précisément renseignés pour réaliser une opération ciblée considérée comme la plus meurtrière depuis la guerre qui a opposé le Hezbollah et Israël en juillet 2006.
Le plateau du Golan est partagé par la Syrie et Israël depuis la guerre d’octobre 1973 et peu d’incidents militaires ont été signalés en quarante ans de cessez-le-feu. Depuis l’insurrection de mars 2011 en Syrie, l’armée du régime a maintenu ses positions avant que les islamistes du Front al-Nosra, lié à al-Qaida, ne conquièrent un certain nombre de postes frontaliers avec Israël.
L’intervention du Hezbollah en Syrie, encadré par les Pasdarans iraniens, a permis au régime de Bachar el-Assad de reprendre le contrôle d’une grande partie de la « Syrie utile », à savoir les grandes agglomérations du centre et de la côte méditerranéenne à l’exception d’Alep. L’est syrien, frontalier de l’Irak, est contrôlé par l’organisation Daech ou « Etat islamique ». Le Front al-Nosra est présent dans certaines zones frontalières du Liban de même que sur le Golan, bénéficiant apparemment de la mansuétude de l’armée israélienne qui cherche à en éloigner le Hezbollah quitte à favoriser le conflit entre deux organisations militaires rivales qui s’affrontent.

Un message à Téhéran et... à Washington

Le message adressé à l’Iran et au Hezbollah est clair : pas de menace militaire sur la Galilée, pas de présence iranienne aux frontières d’Israël.
Benyamin Netanyahou qui a provoqué des élections législatives anticipées en mars prochain, veut mettre en place une coalition solide qui appuierait sa politique. Pour cela, l’opposition frontale à l’ouverture occidentale vis-à-vis de l’Iran, menée par l’administration américaine, est une priorité de sa politique régionale. Cette attaque du 18 janvier sur le Golan est donc aussi un message de fermeté adressé à Washington.
Des élections législatives doivent également avoir lieu en Iran au mois de mars et le président modéré Hassan Rohani entreprend de réunir une coalition favorable à l’ouverture vers l’Occident pour conquérir un Parlement contrôlé par les conservateurs.

Guerres d’influence entre Riyad et Téhéran

Le Proche-Orient est actuellement fracturé par l’opposition entre l’Arabie saoudite et l’Iran. Ce dernier contrôle une ligne qui va du Yémen en passant par l’Irak, la Syrie et le Liban. L’Arabie étend son influence sur les monarchies du Golfe et l’Egypte, qu’elle espère prolonger par un axe Irak, Syrie, Liban qui la rapprocherait du cœur du conflit du Proche-Orient qui dure depuis la naissance de l’Etat d’Israël en 1948.
Le roi Abdallah d’Arabie saoudite est très malade et le processus de succession qu’il a mis en place l’an dernier n’a pas diminué les ambitions au sein du cercle dirigeant de la famille royale saoudienne.
En Iran, le « Guide suprême », l’ayatollah Ali Khamenei, atteint d’un cancer de la prostate depuis de nombreuses années, a subi il y a quelques mois une deuxième opération chirurgicale dont il s’est rétabli après plusieurs mois de convalescence, mais qui l’a beaucoup diminué. Le choix de l’ouverture vers l’Occident a été fait dans le but de soulager l’économie du pays gravement touchée par les sanctions internationales et la chute brutale des cours du pétrole.
L’axe régional qui se prolonge à l’ouest vers l’Irak, la Syrie et le Liban permet à l’Iran de se poser comme concurrent de la coalition occidentale qui soutient l’Arabie saoudite et Israël. Sur le plan intérieur, ces deux options faites d’ouverture et d’expansion, contentent à la fois les modérés et les conservateurs et à leur tête les Pasdarans, puissant Etat dans l’Etat à la fois sur le plan militaire et économique.
En intervenant à tous les niveaux en Irak, en Syrie, au Liban et au Yémen, l’Iran cherche à s’opposer aux « takfiris » (les rénégats), à savoir les fondamentalistes sunnites. C’est en tout cas l’argument avancé par Téhéran en direction de l’Occident autant que de ses alliés chiites ou apparentés.
Si l’Iran d’Ali Khamenei cherche à rétablir par la négociation ses relations avec le monde occidental, celle tendance est renforcée par la volonté de s’imposer comme un partenaire régional incontournable avec une présence militaire active sur le terrain. Cette stratégie poursuit plusieurs objectifs :

  • Le soutien indéfectible au gouvernement irakien, dominé par le parti chiite al-Daawa, sur les plan politique, financier et militaire si bien que des brigades de Pasdarans combattent l’organisation Daech avec l’accord de l’armée américaine qui apporte un soutien logistique à l’armée irakienne ;
  • Le soutien sans réserve au régime de Bachar el Assad en Syrie avec intervention militaire au sol en coordination avec le Hezbollah libanais, encadrement et formation d’unités syriennes de combats performantes, aides financières et coordination politique au plus haut niveau ;
  • L’instrumentalisation du Hezbollah au Liban pour servir d’appui à la reconquête du pouvoir à Damas mais aussi de base de confrontation avec Israël. Le Hezbollah a l’avantage, pour Téhéran, de se poser en héraut du « combat islamique » (djihad), à savoir la reconquête de Jérusalem, considéré comme un lieu sacré de l’islam. Les brigades des Pasdarans iraniens chargées des opérations extérieures sont d’ailleurs appelées « al-Quds », la « sacrée », c’est-à-dire Jérusalem).

Les prochaines échéances aiguisent les appétits

Si l’année a commencé avec cette opération aussi emblématique que meurtrière, alors se profilent les scénarios de conflits qui devraient s’aiguiser avec les échéances de ces six prochains mois :

  • les élections législatives en Israël et en Iran parallèlement à la poursuite et à la conclusion d’un accord possible sur le nucléaire iranien au mois de juin,
  • la bataille de succession à Riyad,
  • la conquête du pouvoir à Sanaa, capitale du Yémen, des rebelles houthis d’Ansar Allah qui achèverait d’isoler le royaume des Saoud et qui risque de fracturer le Yémen en trois entités dont l’une – à l’est et au sud-est, dans la province de Hadramout qui borde le Golfe arabo-persique – est contrôlée par al-Qaida.

Un grand marchandage est en cours

Menacés par les risques d’attentats, comme on l’a vu à Paris et à Bruxelles début janvier, l’Europe et les Etats-Unis combattent l’islam fondamentaliste conquérant en Afrique aussi bien qu’au Proche-Orient.
Les compromis qui peuvent se créer avec certains Etats, dont le système de gouvernance n’est pas avalisé par le monde occidental, sont à l’ordre du jour dans la mesure où cela pourrait faciliter la lutte contre les groupes fondamentalistes. C’est l’option « sécuritaire » que prônent les services secrets occidentaux et que refusent, pour l’instant, les politiques.
Au Proche-Orient, la Syrie, qui bénéficie de l’appui iranien et russe, pourrait se trouver dans la focale d’un accord a minima pour faire reculer la menace fondamentaliste. C’est en tout cas l’attente du régime de Damas et de ses soutiens iranien et russe.
Un grand marchandage est en cours pour créer des conditions de stabilité dans une région fragmentée par les conflits : un Etat palestinien démilitarisé, un Etat kurde sur une partie au moins des zones de peuplement kurde, etc.
Dans ces manœuvres de géopolitique, chaque acteur joue sa partition, créant une multiplication de conflits de plus en plus inextricables.

Image :
By Yoop de Yons (Kibbutz Merom Golan, Israel) [Public domain], via Wikimedia Commons