Le Haut-Karabakh, nouvelle pomme de discorde entre Moscou et Ankara

Un accord de cessez-le-feu est intervenu, le mardi 5 avril, entre l’Azerbaïdjan et les autorités de la province séparatiste du Haut-Karabakh, revendiquée par l’Arménie, après plusieurs jours de combats. Les affrontements qui ont impliqué des chars et de l’artillerie lourde ont provoqué la mort de 64 soldats dans les deux camps. Le Haut-Karabakh faisait partie de la république soviétique d’Azerbaïdjan au moment de la dissolution de l’URSS en 1991. Peuplé à 80% d’Arméniens, elle a fait sécession après une guerre qui a duré plusieurs années et a fait 30 000 victimes.

Le cessez-le feu signé en 1994 entre les forces séparatistes soutenues par l’Arménie et l’Azerbaïdjan a toujours fait l’objet de violations plus ou moins graves mais les combats de ces derniers jours sont les plus violents depuis vingt-deux ans. Ils interviennent à un moment où la tension est déjà très vive entre la Turquie et la Russie à cause de la Syrie. Dans le conflit du Haut-Karabakh Ankara soutient les Azerbaïdjanais, un peuple d’origine turque. Moscou est en revanche une alliée de l’Arménie tout en essayant de jouer un rôle de médiateur entre les deux anciennes républiques soviétiques. La Russie fait partie aux côtés des Etats-Unis et de la France du « groupe de Minsk » qui tente de calmer les hostilités et de trouver une issue au conflit.

Le soviétisme au-delà des conflits ethniques

La rivalité entre Arméniens et Azerbaïdjanais à propos du Haut-Karabakh remonte à des siècles. Dans les années 1920, Moscou, sous la direction Staline commissaire aux nationalités, a attribué à l’Azerbaïdjan la région peuplée à 80% d’Arméniens mais séparée de l’Arménie par des districts à population mixte. Tant qu’existait l’URSS, les tensions ethniques étaient encadrées par la répression politique qui touchait toutes les formes de « nationalisme ». Elles étaient dissoutes dans le grand bain du système soviétique.
Quand la pression politico-policière s’est relâchée avec la perestroïka gorbatchévienne à la fin des années 1980, les revendications ethniques ont repris de plus belle. L’Arménie a pris le contrôle du Haut-Karabakh et des districts intermédiaires au prix d’une guerre qui a fait 30 000 morts et près d’un million de personnes déplacées, alors que la province contestée ne compte que 150 000 habitants. L’Azerbaïdjan a perdu 20% de son territoire. Une administration séparatiste s’est installée à Stepanakert, le chef-lieu du Haut-Karabakh, et a proclamé son indépendance reconnue seulement par l’Abkhazie, l’Ossétie du sud et la Transnistrie, comme par hasard trois régions sécessionnistes de Géorgie pour les deux premières et de Moldavie pour la troisième. Ni la Russie, ni l’Arménie, sans doute sous la pression de Moscou, n’ont franchi le pas.

Des armes pour les deux camps

Dans cette affaire, le Kremlin est à la fois partie prenante et médiateur. Il arme les deux camps. Il subventionne au rabais des livraisons d’armes à l’armée arménienne avec le produit des ventes d’armes sophistiquées à l’Azerbaïdjan, pour quelque 4 milliards de dollars (3,6 milliards d’euros). En 2015, Moscou a accordé à Erivan un crédit de 200 millions de dollars pour l’achat d’équipements militaires russes. Le budget militaire de l’Azerbaïdjan a été multiplié par vingt entre 2004 et 2014 et il est deux fois supérieur au budget total de l’Arménie.
Cette apparente disproportion ne dit rien sur le rapport des forces diplomatico-militaires. L’Azerbaïdjan, soumis à la férule de son président Ilham Aliev, qui a hérité le pouvoir de son père Guedar Aliev, chef du KGB local et membre du bureau politique du PC soviétique, traverse une passe difficile. Grand producteur d’hydrocarbures, il souffre de la chute des prix et le régime n’a plus les moyens d’acheter la paix sociale. La répression politique et la baisse du niveau de vie provoquent le mécontentement. Une partie de la population se demande s’il est bien raisonnable d’avoir dépensé des sommes considérables dans l’achat d’armement si le pays est incapable de restaurer son intégrité territoriale. S’il est difficile de savoir quel côté porte la responsabilité de la reprise des hostilités avec l’Arménie, beaucoup d’observateurs pensent qu’Aliev a cherché un dérivatif à ses difficultés intérieures.

« Jusqu’à l’apocalypse »

La Turquie, pour sa part, soutient l’Azerbaïdjan – « jusqu’à l’apocalypse », a déclaré le premier ministre turc Ahmet Davutoglu —, par hostilité à la fois à l’Arménie, avec laquelle les relations ne sont pas complètement normalisées malgré l’éclaircie des années 2000, et à la Russie.
Moscou a un accord de défense mutuel avec l’Arménie qui fait partie de l’Union économique eurasienne. La république caucasienne était incluse dans le « partenariat oriental » proposé par l’Union européenne fin 2013, en même temps qu’à l’Ukraine, mais elle n’a pas donné suite, à la demande exprès de la Russie qui entretient par ailleurs une base militaire à Gyumri.
Vladimir Poutine joue sur les deux tableaux : d’une part, il accentue la pression sur l’Azerbaïdjan pour que ce pays rejoigne son Union eurasienne, d’autre part il se présente comme un faiseur de paix, fait mine de coopérer avec les Occidentaux dans le « groupe de Minsk » et prend des initiatives personnelles, comme la proposition d’envoyer des « casques bleus » russes sur la ligne de front au Haut-Karabakh. Il n’a pas intérêt à ce que les affrontements dégénèrent en conflit ouvert mais le maintien d’une basse tension sert ses objectifs. Le risque est que le Haut-Karabakh, comme les autres « conflits gelés », échappe à tout contrôle.