Belgique : la faiblesse d’un Etat divisé contre lui-même

Le gouvernement belge rejette les critiques de ceux qui mettent en cause le fonctionnement de ses services de sécurité et accusent la Belgique d’être devenue une plaque tournante du djihadisme. Mais au-delà des polémiques beaucoup d’experts s’interrogent sur l’affaiblissement de l’Etat dans un pays divisé par les querelles linguistiques et affaibli par la multiplicité des centres de décision.

Bouchra Ouizguen, Maison des Cultures . Huis van Culturen, Molenbeek , Bruxelles, par Creative Commons de Flickr
Danse des corbeaux à Molenbeeck

Depuis les attentats de Paris, la Belgique est violemment critiquée pour son prétendu laxisme à l’égard des djihadistes. On lui reproche d’avoir accepté la transformation d’un des quartiers de Bruxelles, la commune de Molenbeek, en base arrière du terrorisme et d’avoir laissé circuler, en toute liberté, des individus connus pour leur dangerosité. Un éditorial du Monde, mardi 24 novembre, a mis le feu aux poudres en accusant la « sympathique Belgique » d’être devenue « une plaque tournante du djihadisme » ainsi qu’un centre d’endoctrinement et de recrutement, faute d’un Etat fort capable de lutter contre ces dérives. D’autres médias ont engagé le même procès. Le site Politico n’a pas crainte de dénoncer « un Etat failli ». « C’est un terme très fort, commente le quotidien Le Soir, qui fait généralement écho à ces Etats noyés dans les conflits internes, les guerres civiles ». Le journal belge s’interroge : « Comment la capitale de l’Europe s’est-elle effondrée sans s’en rendre compte ? A quel moment les contradictions belges sont-elles devenues des fatalités ? ».

Le New York Times emboîte le pas en estimant que les attentats jettent sur la Belgique « une lumière crue ». Le quotidien new yorkais affirme que le pays est « tourné en ridicule » comme « l’un des plus prospères Etats faillis du monde ». Il met l’accent sur la dilution des responsabilités entraînée par la coexistence d’une « pléthore d’institutions » qui se chevauchent et se révèlent incapables de faire face à la menace terroriste. Le journal souligne que la bourgmestre de Molenbeek a reconnu avoir reçu une liste de plus de 80 suspects, dont elle n’a rien fait. Il note aussi que le ministre de l’intérieur est un nationaliste flamand qui a des doutes sur l’existence de la Belgique en tant qu’Etat. Il rappelle que la Belgique a battu en 2010-2011 un record mondial en restant 541 jours sans gouvernement. Il indique enfin, citant un expert belge, que le refus de tout pouvoir centralisateur est dans les gènes de la Belgique. Rien d’étonnant, dans ces conditions, que les autorités fédérales se trouvent démunies pour combattre le terrorisme.

Le berceau du terrorisme européen ?

Le premier ministre, Charles Michel, a protesté contre le procès intenté à son gouvernement. « Je n’accepte pas, a-t-il dit, les critiques visant à dénigrer nos services de sécurité, qui font un travail difficile et tenace ». Francis de Woestine, rédacteur en chef de La Libre Belgique, juge « un peu minable » l’attaque portée contre l’Etat belge. « A lire les reportages et éditoriaux, à entendre les émissions matinales, écrit-il, notre pays serait devenu « le berceau du terrorisme européen », « une fabrique djihadiste », une « nation sans Etat », « un Belgikistan ». Pour le journaliste belge, ceux qui portent ces accusations oublient un peu vite que « ce sont les renseignements des services belges et marocains qui ont permis de localiser la planque d’Abaaoud à Saint-Denis ». Bref, « la condescendance française n’a pas de limites ».

Au-delà des polémiques, qui nourrissent les incompréhensions et froissent les susceptibilités, la question de l’Etat est, en Belgique même, au coeur des réflexions des historiens et des politologues. Dans son essai sur la Belgique publié en 2005 dans la collection Découvertes Gallimard, Le roman d’un pays, Patrick Roegiers écrit notamment : « L’Etat belge a-t-il encore un avenir ? Pays décousu, la Belgique s’effrite, se désagrège, s’effiloche, prend l’eau de toutes parts. Certains prédisent son évaporation ; d’autres prônent son morcellement ; nombreux sont ceux qui veillent à son extinction finale ». L’un des premiers à s’interroger sur l’existence même du pays est Talleyrand, qui aurait déclaré en 1832, deux ans après la proclamation de l’indépendance : « Les Belges ? Ils ne dureront pas. Ce n’est pas une nation, deux cents protocoles n’en feront jamais une nation. Cette Belgique ne sera jamais un pays, cela ne peut tenir ». L’écrivain Octave Mirbeau, en 1908, se moque des monarques belges, « une dynastie de principicules allemands, mâtinés de quoi ?... de d’Orléans. Les drôles de gens ».

Une aire de traverse et de passage

L’Etat belge est né sous de mauvais auspices. Douze jours après l’avènement de Léopold Ier, la Hollande rejette l’armistice et envahit le pays. Le roi des Belges doit faire appel aux puissances étrangères. « L’humiliation est cuisante pour le nouvel Etat qui s’est avéré incapable de se défendre seul contre ses influents voisins », écrit Patrick Roegiers, qui évoque un « Etat factice », « bricolé par des puissances adverses » et « considéré comme le manteau d’Arlequin de l’Europe ». La Belgique, dit-il, est autant une « aire transitoire, de traverse et de passage » qu’un « pays de discorde et de méfiance pour ses occupants ». Elle est, à en croire l’écrivain autrichien Stefan Zweig, « un des carrefours de l’Europe » et « un miroir à mille facettes qui présente en raccourci comme un abrégé du multiple univers ». « Terre d’annexion », selon Patrick Roegiers, héritière d’une histoire chaotique, qui la fait passer et repasser de main en main, elle n’a ni la solidité ni l’homogénéité d’un Etat-nation.

« Lorsque la Belgique se crée, explique le constitutionnaliste belge Francis Delpérée dans la revue Pouvoirs (janvier 2011), elle n’est pas un Etat-nation ». L’Etat précède la nation, le sentiment national est peu développé. Il faudra attendre la seconde moitié du XIXème siècle pour que s’affirme une « âme belge » puis la première guerre mondiale pour que le sentiment national se renforce. Mais l’Etat-nation que la Belgique est enfin devenue « va cesser de vivre », selon Francis Delpérée, à la fin du XXème siècle quand l’Etat unitaire, « dépassé par les faits », à en croire le premier ministre belge Gaston Eyskens, l’est aussi par le droit.
La querelle linguistique exprime la division de la nation et provoque l’affaiblissement de l’Etat. La scission de l’Université catholique de Louvain, en 1968, entre sa branche francophone et sa branche néerlandophone est le symbole de cette séparation. Un « fédéralisme de dissociation » s’installe en Belgique. Le pays renonce au développement d’une culture juridique et politique commune. Il abolit « le dogme de la loi générale ».

Un accident de l’histoire ?

Aujourd’hui l’Etat est, selon Patrick Roegiers, « divisé contre lui-même ». Le pouvoir belge se vide à la fois par le haut, sous l’influence de l’Union européenne, et par le bas, sous l’action des régions et communautés fédérées. Il pourrait n’être plus qu’une « coquille vide » dont la seule utilité est de permettre au pays d’occuper sa place dans le concert des nations. A moins d’inventer un nouveau fédéralisme qui serait un « fédéralisme d’association », la Belgique risque d’aller vers un confédéralisme qui marquerait en fait la fin de l’Etat belge. « Il se peut que l’Etat belge – la nation n’est plus à l’ordre du jour – soit sur le point de s’évaporer », souligne Francis Delpérée. Si la Belgique est, comme on le dit parfois, un « accident de l’histoire », est-elle vouée à retourner au néant ? Après avoir abandonné le mythe de la nation unifiée, devra-t-elle délaisser celui de l’Etat fédéral ? « La Belgique n’a pas toujours existé ni comme Etat ni comme nation, écrit Francis Delpérée. Qui serait assez fou, ou assez fort, pour lui garantir la pérennité, sous une forme ou sous une autre ? »