Laissons une chance à Federica Mogherini

Le Conseil européen, réuni le samedi 30 août à Bruxelles, s’est entendu sur la nomination du Premier ministre polonais Donald Tusk comme président du Conseil en remplacement d’Herman van Rompuy, et de la ministre des affaires étrangères italienne Federica Mogherini comme chef de la diplomatie européenne et première vice-présidente de la Commission, à la place de Catherine Ashton. Ils prendront leurs fonctions le 1er décembre.

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Rencontre de Federica Mogherini avec Vladimir Poutine le 9 juillet 2014

Encore une fois les divers équilibres – homme-femme, gauche-droite, est-nord-sud – l’ont emporté sur les compétences. En allemand on appelle ce système la Proporz, mais en l’occurrence de mot italien lottizanione serait plus approprié. Encore une fois les chefs d’Etat et de gouvernement se sont mis d’accord, pour diriger la diplomatie européenne, sur une personnalité qui, a priori, ne fera d’ombre ni à eux-mêmes ni à leurs ministres des affaires étrangères. C’est dire le peu d’estime qu’ils ont pour une politique étrangère et de sécurité commune. A un moment où l’Europe, après avoir rêvé être un havre de paix, est entourée de conflits, ils misent plus sur leurs actions dispersées que sur une stratégie cohérente de l’Union européenne. Après la prestation en demi-teinte de Catherine Ashton, pour le dire aimablement, ils auraient pu montrer un peu plus d’audace.

Son manque d’expérience ? Un atout !

On dit que Federica Mogherini a été choisi pour être la Haute représentante pour la politique extérieure et de sécurité commune malgré son manque d’expérience. Il vaudrait mieux dire à cause de cette lacune. Elle ne dirige la Farnesina – le ministère des affaires étrangères italien – que depuis six mois. C’est sa seule expérience ministérielle, alors qu’elle a été élue deux fois à la Chambre des députés.
Pour autant elle n’est pas novice en politique étrangère. Bien qu’âgée seulement de 41 ans, elle a passé dix ans à la section internationale du parti qui sous diverses appellations a succédé au PC italien. Elle a étudié les sciences politiques à l’université La Sapienza de Rome et à Aix en Provence, où elle a fini son mémoire sur les relations entre religion et politique. Elle a été chercheuse au German Marshall Fund à Washington. Pas étonnant donc qu’elle parle couramment le français et l’anglais.
Il est certes facile d’instruire son procès et ceux qui s’opposaient à sa candidature pour lui préférer une personnalité plus affirmée comme le ministre polonais des affaires étrangères, Radek Sikorski, la commissaire pour les droits de l’homme, la Bulgare Kristalina Gueorguieva, ou le ministre des affaires étrangères et ancien Premier ministre suédois Carl Bildt, n’y ont manqué. « Diplomatie européenne : le mauvais choix » titrait Le Monde, avant même la réunion de Bruxelles, dans une tentative désespérée pour empêcher une décision jugée néfaste.
N’est-il pas injuste et un peu précipité de la condamner a priori ? Certes Matteo Renzi a fait le forcing pour imposer sa protégée, avec laquelle ses relations n’ont pas toujours été sereines. Mais le président du Conseil italien n’était pas dépourvu de bons arguments. Son parti ayant obtenu 40% des voix aux récentes élections européennes – le meilleur score des gouvernements européens —, il était en droit de revendiquer un poste important dans la Commission Juncker. Pas un poste économique, étant donné la situation précaire de l’Italie (l’argument vaut pour la France, mais c’est une autre histoire) et étant donné qu’un Italien préside déjà la Banque centrale européenne (Mario Draghi). De plus l’Italie a une tradition d’engagement en faveur de l’intégration européenne, quelque peu mise à mal au temps de Silvio Berlusconi, qui devrait inciter Federica Mogherini à donner une impulsion nouvelle à la coordination des politiques étrangères. Contrairement aux autres « grands » Etats de l’UE, l’Italie n’a pas l’habitude de se mettre en avant dans ce domaine. Elle s’abrite plutôt derrière les institutions européennes, ce qui peut être un avantage pour les Vingt-Huit.

Pour une place de l’Europe dans un monde multipolaire

On a retenu contre la future Haute représentante une certaine indulgence à l’égard de la Russie et de Poutine, pour des raisons à la fois d’intérêt national (l’énergie) et idéologiques : elle défend l’idée d’un monde multipolaire dans lequel l’Europe aurait une place spécifique liée à une politique indépendante. A l’opposé, Radek Sikorski a été trop proche des néoconservateurs américains. Quant à Carl Bildt, on lui a reproché naguère d’être trop sensible aux charmes des thèses serbes, ce qui ne l’a pas empêché de jouer un rôle positif dans les Balkans, comme envoyé spécial de l’UE et de l’ONU, au milieu des années 1990.
Femme de dossiers, il est probable que Federica Mogherini apprendra vite. Elle a d’ailleurs bien compris qu’il était bon de tenir compte des sensibilités des Etats d’Europe centrale si elle voulait être désignée. Son succès dépendra de sa capacité à gérer le Service européen d’action extérieur (SEAE) et ses 3000 collaborateurs et surtout de la marge de manœuvre que lui laisseront les chefs d’Etat et de gouvernement.