Tempête sur l’Europe

Les dirigeants européens ont commis face à la crise financière de 2008 la même erreur que le président américain Hoover après la crise de 1929. Ils ont donné la priorité à l’assainissement des finances publiques sur la relance de l’économie. La stimulation de la demande est un préalable à la reprise des investissements et à la baisse du chômage. Une analyse de Kostas Vergopoulos, professeur émérite à l’Université de Paris VIII.

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Lorsque le 24 octobre 1929, la Bourse de Wall Street s’était effondrée, Herbert Hoover, président des Etats Unis, avait demandé́ conseil aux
« meilleurs économistes » de Harvard. Comme on le sait, ils ont estimé́ qu’il ne s’agissait que d’une « simple et banale » chute boursière et qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter tant que les fondamentaux de l’économie américaine restaient « sains ». De plus, ils ont insisté́ sur la nécessité de combattre l’« excès de liquidité » par la réduction de la dépense publique. La crise boursière, selon eux, n’était qu’une question de confiance des investisseurs envers la capacité de l’Etat à garantir ses équilibres fondamentaux. Par la suite, tous les Etats se sont engagés dans la réduction de leurs déficits, ainsi que de leurs dépenses publiques.

Or il s’est avéré que ce choix, au lieu de stopper la crise, n’a eu pour effet que de la propager davantage. Il aura fallu que Franklin Roosevelt arrive au pouvoir (1933), pour appliquer sa prescription, à l’opposé, celle de l’accroissement de la dépense publique – fût-ce par creusement provisoire des déficits - pour que l’économie américaine redémarre et retrouve son niveau de fonctionnement d’avant.

Depuis le début de l’année 2016, la morosité frappe l’économie internationale, surtout l’Europe, première région économique du monde. Les fondamentaux « sains » ne protègent pas la zone euro d’un chômage particulièrement « malsain ». En Allemagne, modèle « vertueux », malgré son déficit public zéro et son excédent extérieur à 8% du PIB, l’investissement ne redémarre pas. De 24% du PIB avant la crise de 2008, il ne se situe qu’à 16% au cours des dernières années et Sigmar Gabriel, vice- chancelier allemand, s’est engagé à le conduire à 20% dans les 4 années à venir. Dans l’ensemble de la zone euro, le déficit public n’est que de 1% du PIB et pourtant l’investissement ne redémarre non plus, tandis que celui des Etats Unis ne cesse de se redresser. Chômage persistant en Europe, en forte régression aux Etats Unis.

Si aujourd’hui la crise est de retour à l’échelle mondiale, cela est d’autant plus inquiétant pour le « vieux continent » où ses symptômes sont plus forts qu’ailleurs. Aux Etats Unis, la courbe du chômage est depuis longtemps inversée et celle de la formation du capital a repris, démentant les anticipations négatives des spécialistes européens. Huit ans après la crise survenue aux Etats Unis et diffusée en Europe, la zone euro reste fixée sur l’obsession de l’assainissement de ses fondamentaux, mais avec des résultats médiocres en ce qui concerne le niveau de fonctionnement de son économie.

La reprise préalable à l’assainissement

Les Etats Unis, d’où la crise est partie, semblent l’avoir surmontée, surtout sans être jamais passés par la thérapeutique européenne : au contraire de ce que réclament toujours les « vautours » des déficits et des coupes dans les dépenses publiques, le Président Obama a accepté le creusement du déficit public jusqu’à -12,5% du PIB, ce qui lui a permis de relancer l’investissement, réduisant substantiellement le chômage à moins de 4,5% de la population active. Le déficit américain se réduit, toutefois non comme une condition de la reprise, mais plutôt comme une conséquence de celle-ci. L’ « assainissement » ne précède pas la reprise, mais au contraire c’est cette dernière qui rend possible le premier. Décidément, il subsiste toujours un malentendu entre les deux bords de l’Atlantique. L’assouplissement quantitatif (QE), c’est à dire l’offre d’argent pas cher qui a permis le redressement économique aux Etats Unis, ne produit pas les mêmes effets en Europe. Avec la « règle d’or » des déficits zéro en Europe, les gouvernements n’ont plus de marge de manœuvre pour profiter de l’abondance monétaire. D’autre part, à la différence du QE américain qui a injecté de l’argent pas cher dans l’économie, l’argent pas cher de la BCE est de 4 fois moindre en quantité par rapport à celui de la FED et n’est confié qu’aux banques refusant de le renvoyer vers l’économie.

Encore plus décisif est le degré de financiarisation des ménages de part et d’autre. L’exposition financière des ménages américains est de 3 à 4 fois supérieure par rapport à celle des allemands, français ou néerlandais. Les Européens restent à ce jour sensiblement moins dépendants des placements financiers que les Américains. Toute modification dans l’offre de monnaie se reflète immédiatement dans la consommation des ménages aux Etats Unis, tandis qu’elle n’a pas le même effet en Europe. Par suite du QE, la demande domestique américaine s’est accrue de 15,3%, ce qui a « tiré » la reprise de l’investissement. En Europe, le QE ne produisant pas d’effet notable sur la richesse des ménages ni sur leur dépense, la demande domestique ne bouge pas, si elle ne régresse pas, la politique européenne restant obnubilée par la recherche de marchés extérieurs. Or puisque les deux tiers des échanges extérieurs des pays européens se réalisent entre eux, lorsque tous se mettent simultanément à la « diète », il y a inévitablement un déficit de demande non seulement domestique, mais également extérieure. A la différence des Etats Unis, le QE européen ne relance ni la consommation des ménages ni la demande intérieure, condition pourtant nécessaire de la reprise de l’investissement.

L’investissement dépend de la demande préalable

Comme partout dans le monde, l’investissement ne précède pas, mais dépend toujours de la demande préalable. Pourquoi en serait-il autrement en Europe ? Pour l’Europe la demande extérieure n’est en fait que sa propre demande intérieure et le QE ne donne pas l’effet espéré. Plus que pour les autres régions économiques du monde, le vieux continent devrait relancer la dépense publique au niveau continental, ne serait-ce qu’en compensation de la dépense privée à ce jour insuffisante. Il devrait le faire surtout dans les grands travaux d’infrastructure, de l’énergie verte et de la protection de l’environnement à l’échelle européenne, non seulement pour donner de l’emploi à ses chômeurs, consolidant ainsi la cohésion sociale, mais également pour stabiliser le cadre macroéconomique, condition nécessaire de la reprise. Au lieu d’attendre des bulletins météorologiques la reprise tellement nécessaire, tout en la rendant toujours plus improbable par des choix austéritaires, l’Europe aurait intérêt à être moins dépendante de dogmes abstraits et stériles pour s’inspirer davantage des expériences positives dans les autres parties du monde.-